Sixième Atelier du dimanche

samedi 16 avril 2011
par  Matt

Gilles Mardirossian ou « l’art d’un phonographiste »

Le sixième Atelier du dimanche, proposé par Addor à ses adhérents, s’est déroulé à Paris le 20 mars 2011 au matin. Son intitulé : « Gilles Mardirossian ou “l’art d’un phonographiste” ».

Gilles Mardirossian proposait de partager sa démarche documentaire de « phonographiste » (l’art de capter l’énergie sonore et d’en graver l’empreinte pour mettre ensuite en jeu des espaces sonores imaginaires) au travers de son travail de réalisateur et de compositeur sonore.

Regardez par ici pour les comptes rendus des précédents ateliers... et le programme des prochains.


Compositeur, auteur d’installations sonores, concepteur son et spatialisation,
Gilles Mardirossian réalise actuellement pour France Culture les ACR et les grandes séries documentaires d’été.

Pour cet Atelier de partage, Gilles Mardirossian nous a proposé de partager l’écoute d’extraits de documentaires thématisés selon « des paramètres de sens, d’esthétique, de musicalité, de rythme ou de poétique ». Il pense la réalisation en termes « d’énergie et de décalage de sens et de contextualisation ».

Cet atelier a été l’occasion de s’interroger sur un certains nombres de points :

- Comment considérer et penser la captation du réel dans une grammaire de flux et de contexte d’enregistrement tendant de plus en plus à diminuer les temps d’enregistrement et de montage.

- Comment reconsidérer dans ces conditions le rapport intervieweur-interviewé.

- Comment redonner le micro aux anonymes tout en gardant et construisant un point de vue d’auteur.

- Comment dégager une intention de réalisation perceptible subjectivement par l’auditeur.

- Quelle place pour le musical dans un documentaire.

D’emblée, Gilles se présente en phonographiste , qu’il définit comme « l’art de capter l’énergie sonore et d’en graver l’empreinte pour mettre ensuite en jeu des espaces sonores imaginaires. Les microphones comme les haut-parleurs demeurent pour moi, en sein même du réel, les instruments d’une expérience poétique. »

Sa sélection d’écoute :

1. En introduction ludique
« Self Ourapo », d’Alexandre Duval pour Arte Radio.
« Faire un son, c’est-à-dire une radio, ce n’est pas toujours facile. Il y a toute une technique, il y a des règles. Il faut couper, monter, être dynamique, savoir s’arrêter.
Alexandre Duval fait une démonstration de programme idéal, celui avec lequel on ne peut pas se tromper. »

2. Utilisation des ambiances et contextes en reportage
Ecoute d’un extrait de « Hispaniola, une île pour deux », série documentaire d’Alexandre Héraut et Gilles Mardirossian pour France Culture.

« L’écoute du bruit de fond, explique-t-il, nécessite de garder le silence et de prendre du temps. Le traquer, le pénétrer pour collecter une palette sonore aux couleurs et énergies multiples. Immerger l’auditeur dans un processus de perception temporelle et spatiale. » 

3. Le quotidien sonore, le réel intime et poétique, l’art du temps et de la parole
« Je suis très sensible, confie Gilles Mardirossian, au documentaire audiovisuel des années 60 à 90, avec la parole en direct, avec le pris sur le vif d’ Edgar Morin et Jean Rouch ou le cinéaste-scaphandrier plonge dans le réel, avec sa caméra 16mn et son Nagra en bandoulière. Influence de Robert Flaherty. Et surtout Richard Leacock, ensuite au Québec Pierre Perrault, Michel Brault… pour enfin arriver au cinéma vérité de Chris Marker, Johann Van der Keuken, Depardon ou Robert Kramer. Là ou je ne pensais plus trouver une place à ma temporalité, mon expression radiophonique c’est cinéaste documentaire m’ont redonné la foi, et le sens du plan dans le sonore. »

Ecoute d’un extrait de « Une saison en rugby », un ACR de Marc Pichelin pour France Culture.
Un montage alterné de portraits qui fait se rencontrer différents plans sonores, captés en temps réel.
« Né en 1967 à Albi, Marc Pichelin met en situation le haut-parleur dans des domaines les plus divers. Outre la composition électroacoustique, il développe des travaux en lien avec le spectacle vivant, la musique improvisée, l’installation sonore et la phonographie. Membre fondateur de la compagnie Ouïe/Dire, il participe à l’invention d’objets phonographiques originaux (cartes postales sonores, coffret photo-phonographique…) qui propose une approche créative de l’édition discographique. Le travail phonographique de Marc Pichelin est imprégné de quotidien. Non pas dans l’idée d’en extraire quelques matériaux sonores à triturer, ni pour en dénicher quelques anecdotes cocasses, mais bien dans la recherche intime de la poésie contenue par le réel. »

3. Mon idéal : sons, sens, humanité, tendresse, humour
Ecoute d’un extrait de « Au Balajo », de Kaye Mortley et Mehdi Ahoudig pour Arte Radio.
« Rue de Lappe, le Balajo est un dancing mythique du Paris des Apaches et du musette. Il est désormais surtout fréquenté par les femmes seules et leurs souvenirs. Le patron, ancien catcheur, les habitué(e)s, le bar, le parquet, l’orchestre suranné... Coréalisé par Kaye Mortley, plusieurs fois lauréate des prix Europa et Italia, un documentaire d’une extrême finesse, où les voix et les sons valsent à la perfection. »

4. Les mots du son, sans sons et OuRaPo
Ecoute d’un OuRaPo : « Le Train », de Thomas Baumgartner (4’).
« Une brève histoire en train. Tous les sons entendus sont dits par la même voix.
Une création de l’Ouvroir de Radiophonie Potentielle (OuRaPo).
L’OuRaPo ici coupe le son, c’est la contrainte.

L’OuRaPo est une émanation d’Arte Radio, la webradio de la chaîne de télévision Arte. S’inspirant de l’Ouvroir de littérature potentielle (Raymond Queneau, François Le Lionnais, Georges Perec, Jacques Roubaud, Paul Braffort, Jean Lescure...), l’idée de l’OuRaPo est de produire des créations sonores, en appliquant des « contraintes » à l’enregistrement, au montage, au mixage et/ou à la diffusion, soit les étapes classiques du travail radiophonique.
Le cadre de l’OuRaPo a été défini à l’été 2004, au sein du studio d’Arte Radio, par Christophe Rault et Thomas Baumgartner. »

5. Autre exemple d’OuRaPo : « Sons dits à la plage » d’Alexandre Duval (3’42’’) pour Arte Radio.
Alexandre Duval s’empare d’une contrainte rigolote de l’OuRaPo (Ouvroir de radio potentielle) : raconter une histoire, sons et personnages compris, avec une seule voix. Eté oblige, cette histoire se passe au bord de la mer, elle sent la mouette et la cacahuète grillée. »

6. La langue d’ailleurs, les mots sons, le rythme
De l’usage de la traduction et de la langue, un exemple de délicatesse et d’équilibre entre la parole en japonais et la traduction.
Ecoute d’un extrait de « Hiroshima : le souffle de l’explosion », un documentaire de Michel Pomarède et Gilles Mardirossian pour France Culture.

7. Utilisation du musical en reportage et contextualisation
Un extrait de « Hispaniola, une île pour deux », série documentaire d’Alexandre Héraut et Gilles Mardirossian pour France Culture.
« Là, j’ai insufflé une dimension énergétique dès le début, liée au sujet de la contestation, en jouant sur le son volontairement saturé, les effets de rupture, les éclats suspensifs et une musique libérée de sa structure discursive. J’ai théâtralisé le propos de manière sous-jacente avec la pub Barrick tout sourire et introduit l’orage enregistré sur place à Jajabacoa pour signifier le rendez-vous avec le diable. En fait l’important est aussi que le producteur en situation puisse parfous mettre en scène le contexte, ce qui permet d’inspirer une mise en scène subjective du sonore. »

Gilles Mardirossian nous a invités à parcourir les écrits de Daniel Deshays et Michel Chion sur le son.
Pour clore cet atelier, nous avons écouté et commenté un son de Katia Scifo, un reportage au Salon Emmaus et l’ébauche d’une pièce sonore de Bernard José Corteggiani.

Gilles Mardirossian avait apporté ce jour-là toute une série de créations sonores de plus en plus musicales qui feront l’objet d’un prochain rendez-vous du dimanche à l’automne 2011.


Un compte rendu de Claire Hauter